Galeristes

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Ils sont Galeristes

Informations

La galerie est ouverte
du mardi au samedi, de 14h à 19h

77, rue Charlot
Fr – 75003 Paris

Portrait par Benoît Blanchard

Bernard Jordan est un homme du déplacement. Sa galerie, triplement située à Paris, Berlin et Zürich, reflète sa volonté d'ouvrir son regard et d'étendre son domaine d'action. Une ambition qu'il conduit avec simplicité, pour construire des ponts et inlassablement promouvoir les artistes qu'il défend.

 

En 2015 est paru dans la presse ce qui m'a semblé le plus beau compliment qu'un artiste puisse faire à propos d'un galeriste. Il s'agissait de paroles recueillies auprès de la peintre Nina Childress, un texte dont je ne conserve presque aucun autre souvenir, pas même la formulation des quelques mots qui impliquaient ce fameux compliment ; simplement et pudiquement il s'adressait à Bernard Jordan. Cela arrivait en fin d'article, comme une sorte de conclusion signalant, par-delà tout ce qui peut faire et défaire un artiste, que le soutient de son galeriste est un impératif précieux, un équilibre arbitraire, qu'à ses côtés incarne Bernard Jordan.

Cela aurait tout aussi bien pu jamais arriver, voire être là, puis disparaître. En trente deux ans de carrière arrivent tant d'événements et de retournements de situation. Dans cet intervalle Bernard Jordan a essayé presque toutes les formules que l'on voit fleurir depuis quelques années ; avec ou sans lieu, grande friche post-atelier de confection, appartement détourné, bureau en France et à l'étranger, petite galerie légèrement hors du circuit, emplacements incontournables, omniprésence et discrétion ; puis des voyages, d'innombrables et entêtants déplacements là où l'art se montre et se produit avec pour prédilection une aire qui irrigue l'Allemagne, la Suisse, la Belgique, l'Autriche et partout en France auprès des lieux par lesquels transfuse la création contemporaine. Bernard Jordan est de cette catégorie de galeriste que l'on croise dans les gares. En permanence en partance, avec presque toujours devant lui un programme chargé de détours écrit par l'actualité de ses artistes qu'il défend « mordicus ».

Cet habitus du déplacement est devenu une forme d'ubiquité en 2008, avec l'ouverture presque simultanément de deux espaces, l'un à Berlin, l'autre à Zurich venant compléter celui inauguré en 2006 tout en haut de la rue Charlot à Paris. Trois lieux, trois adresses, trois entités qu'il ne conçoit pas comme la duplication d'un chez lui permettant d'éviter l'impersonnalité des chambres d'hôtel, mais bien comme trois manière distinctes d'exercer son métier. A Berlin où il est associé avec Amélie Seydoux, il ne présente que des estampes et du dessin. Son goût, qu'il cache volontiers mais souligne modestement pour les choses du papier, trouve dans cette association la concrétisation d'une forme de légèreté que l'on perçoit immédiatement en le rencontrant. Peut-être est-ce le signe du temps passé sur la route, il semble ne jamais se surcharger et évoque les ?uvres qui l'entourent comme des images mentales transportables à volonté, simplement poussées par la curiosité du regard. Le papier a cette qualité-là, il n'encombre pas tout en condensant autant d'excitation que les autres médiums. A Zurich s'exprime une autre forme de temporalité. La Suisse est le cadre d'un monde de l'art en miniature où tout et tous sont à porté de main. Un monde qui parfois fonctionne en vase clos mais où, se plaisant à déjouer les stéréotypes du galeriste français trop flamboyant, il profite du temps qui y passe plus lentement et studieusement. A Paris enfin, il a construit une programmation ambitieuse qui permet de retracer son parcours depuis ses débuts. La peinture y a une place de choix, marquant ici une forme de persistance, et peut-être de fidélité envers une ville qu'il aurait pu quitter mille fois. Une ville que toutes les semaines il laisse derrière lui et qu'il retrouve au terme de son circuit avec la même évidence.

L'évidence, ou plutôt, l'exigence en marche derrière l'évidence, c'est ce que les murs de sa galerie parisienne reflètent pour qui prend l'habitude d'y aller et d'y revenir régulièrement. Les ponts que Bernard Jordan dresse entre l'exubérance astronomique de Marian Breedveld à celle toute crue de Nina Childress construisent cette cohérence du mouvement ; on la retrouve entre les façonnages quasi industriels de Vincent Barré, dans les vertiges architecturaux de Christophe Cuzin, parmi les aléas picturaux de Renée Levi, dans l'?uvre en pleine mitose de Philippe Richard, dans celle bourgeonnante et presque rampante d' Elmar Trenkwalder. Pour peu on se croirait en voiture : face à une grande route ramifiée, ponctuée de panneaux de signalisation et des flashs qui éclairent de leurs reflets les vitres par lesquelles ils nous parviennent.