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La galerie est ouverte
du mardi au samedi, de 14h à 19h

3-5, passage des Gravilliers
Fr – 75003 Paris

Portrait par Léa Chauvel Lévy

Christian Berst Art Brut

« J'ai lu Dubuffet, mais il fallait dépasser son point de vue, revendiquer son droit d'inventaire. Je suis d'ailleurs toujours considéré comme un traître à la cause en m'émancipant de sa définition de l'art brut ! » Christian Berst

 

Léa : Où nais-tu Christian Berst ?

Christian : Je nais dans un village alsacien à 40 kilomètres de Strasbourg. Mon père était peintre en bâtiment, ma mère travaillait dans une usine textile. J'ai donc un père artisan et une mère ouvrière.

Léa : Comment passes-tu ton enfance ?

Christian : J'ai passé mon enfance à dessiner. Tout le monde croyait que j'allais devenir artiste. La littérature et le monde des idées m'ont fait oublier mon coup de crayon car j'étais convaincu que j'avais un don mais pas de talent. Je me suis donc mis à écrire. Un premier roman à 13 ans, avorté. Le dessin et l'écriture se sont superposés. Vers 16 ans j'arrête de dessiner. A 17 ans, je détruis par le feu tous mes dessins devant les yeux ahuris d'une amie. Aujourd'hui d'une manière inconsciente, je cherche à réconcilier les deux, puisque ma collection porte sur des dessins avec du texte avec cette notion du grapheïn grec, qui lie à la fois écriture et dessin.

Léa : On peut devenir galeriste sans son bac, la preuve avec ton parcours...

Christian : Oui. A 17 ans j'étais politisé. On me promettait des études supérieures brillantes. Mais j'ai dit à mes parents « je ne veux pas de mon bac, je ne veux pas de diplômes, je peux prouver que l'on peut réussir sans cela ». Je les consterne. Je boycotte mon bac et je vais travailler à l'usine.

Léa : Un refus très tôt de l'institution... Le savoir oui, mais pas le savoir adoubé par l'institution !

Christian : Je suis opiniâtre... Je me rêvais écrivain-ouvrier, conscientisant les masses en faisant les trois huit. J'étais très à gauche...

Léa : Maoïste ou Trotskiste ?

Christian : Plutôt libertaire !

Léa : Alors tu as travaillé à l'usine ?

Christian : Oui. La Gizeh. Elle existe encore. Je me suis arrêté vite, aliéné par les travaux à la chaîne. J'y suis resté 9 mois.

Léa : Tu veux te servir de tes mains, tu sembles être dans une représentation du travail où le corps a sa part...

Christian : Lorsque l'on vient de mon milieu, on ne se projette pas facilement dans des carrières intellectuelles. Parce que tu n'as pas de réseau et que personne ne t'attend.

Léa : Ce n'est pas une absence de perspective mais plus un acte militant, non ?

Christian : Oui, j'avais quand même dans l'idée de devenir journaliste mais j'en avais alors une vision assez confuse...

Léa : Plus tard, tu crées une maison d'édition en ligne.

Christian : D'abord il y aura la création du site internet d'Actes Sud, sorte d'hybride entre magazine littéraire et librairie en ligne, que je dirigerai. Cela deviendra  Chapitre.com, le premier site au monde avant Amazon qui proposait en même temps des livres neufs et d'occasion ! Puis, je prends la direction d'une start-up, manuscrit.com, avec 15 personnes dans mon équipe. Je me souviens que ma secrétaire était plus diplômée que moi !

Léa : Tu te décideras par la suite à monter ton premier projet personnel...

Christian : J'entends parler de la vacance d'un lieu près de Bastille. Mon entourage en avait marre de m'entendre parler d'art brut sans en jamais rien faire. Cela faisait 10 ans que je m'y intéressais de près et je pouvais tenir des nuits entières sur le sujet, comme sur celui de la Mésopotamie ancienne, d'ailleurs. J'ai fait en sorte de monter des expositions dans ce lieu. Au début il s'agissait d'une association. J'étais trop occupé avec mes projets éditoriaux mais comme je ne me reconnaissais pas complètement dans la programmation, j'ai continué seul. J'étais frappé par l'incurie des institutions vis-à-vis de l'art brut et je trouvais que tout un pan de l'histoire de l'art avait été maltraité. On est en 2005 et aucune ligne dans les encyclopédies d'histoire de l'art sur l'art brut ! Ou alors un chapelet de lieux communs sans intérêt. C'est d'ailleurs aujourd'hui toujours le cas...

Léa : La sortie de l'angle mort de l'art brut remonte à quand ?

Christian : Il est très récent. Et on découvre peu à peu surtout qu'il y a de l'art brut abstrait voire conceptuel. J'ai ouvert la boîte de Pandore. J'ai lu Dubuffet mais il fallait dépasser son point de vue, revendiquer son droit d'inventaire. Je suis d'ailleurs toujours considéré comme un traître à la cause en m'émancipant de sa définition de l'art brut ! Je me suis rendu compte que tout ce qu'il avait dit était trop teinté de dogmatisme pour pouvoir garder le crédit que cela pouvait avoir après guerre. Il fallait un esprit frais et se débarrasser de la lutte des classes à travers l'art brut. Je n'avais pas comme lui de comptes à régler avec la bourgeoisie, sa classe sociale d'origine. On ne peut pas se servir des auteurs d'art brut pour leur faire dire qu'ils ont une dent contre les élites, parce qu'en fait ils n'en ont cure, comme ils n'ont cure du monde de l'art. Ce qui leur importe, c'est de créer.

Léa : Mais l'art brut est un terrain de projection formidable....

Christian : Oui, mais il ne faut pas instrumentaliser leurs propos.

Léa : L'art brut fait il partie de l'art contemporain ? Et surtout, si l'on pouvait se débarrasser du qualificatif « brut » devrait-on le faire dans une perspective universaliste ?

Christian : Oui, peut-être mais cela supposerait un niveau de maturité dans l'histoire de l'art que l'on a pas encore atteint. Si nous enlevons ce qualificatif et que nous parlons d'art, on se prive d'un socle pour penser différemment. Ce mot est imparfait mais c'est un socle fondamental.

Léa : Que met-on dans ce qualificatif brut ?

Christian : L'altérité mentale, sociale, l'indifférence au régime de l'?uvre d'art, à son économie. Il est question de mythologies individuelles, de cosmogonies complexes. Il y a aussi une forme d'émancipation, qu'elle soit subie ou volontaire, des canons dominants. Ces artistes sont hors circuit, voire en circuit fermé.

Léa : L'artiste brut lui-même se dit artiste et non artiste brut...

Christian : La plupart ne se revendiquent même pas comme artiste. On dit d'un diamant qu'il est brut quand il est pur. Brut dans ce sens est intéressant : pas contraint, pas taillé, à l'état natif... L'art brut est un art individué avec à chaque fois son propre mode de représentation et son système. Hors formatage. Il naît d'un besoin irrépressible de créer et d'un rapport métaphysique à l'art. En ce sens, on renoue avec l'art comme objet cultuel. Aujourd'hui, il est surtout devenu culturel.

Léa : Les gens que tu exposes sont des bannis de la société...

Christian : Les gens dont je m'occupe, oui, sont des bannis par leur altérité, leur différence, ils se vivent souvent comme tels. Je les replace au centre du jeu. Si je peux améliorer leurs conditions ou agir sur la manière dont ils se perçoivent, tant mieux. Si j'étais un pur esprit qui travaillait théoriquement sur ce sujet, je n'aurais pas la même influence. Mon rôle de galeriste me permet aussi d'agir positivement sur leur vie.

Léa : Avant, les artistes bruts étaient reconnus après leur mort, aujourd'hui ils le sont de leur vivant, cette transition se fait quand ?

Christian : Elle se fait progressivement à mesure que le nombre d'amateurs grandit. La difficulté étant de trouver où ils se cachent... Entretien réalisé dans le cadre de Galeristes 2016

Expositions

Dan Miller, Do the write thing 2: read between the lines, 2018
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Michel Nedjar, Crossroads, 2017
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Artistes

Dan Miller

Michel Nedjar

George Widener

Carlo Zinelli